L’économiste Patrick Artus constate que les grandes entreprises françaises versent à leurs actionnaires davantage qu’elles ne gagnent en résultat net. Une générosité contrainte par la concurrence internationale mais qui fragilise leur trajectoire de croissance. Pour la CFE-CGC, Michelin en est l’illustration. Explications ici !
Dans le journal le Point, Patrick Artus, économiste réputé et peu soupçonnable d’avoir des penchants révolutionnaires ou des affinités avec LFI, s’interroge sur les conséquences de l’envolée du retour aux actionnaires (versement des dividendes + rachats d’actions).
D’abord, il part du constat que les dividendes et rachats d’actions ne cessent de progresser dans les Groupes du CAC40 jusqu’à capter l’intégralité des bénéfices : « Le retour aux actionnaires se compose des dividendes et des rachats d’actions. En 2025, les entreprises du CAC 40 ont versé 73 milliards d’euros de dividendes et ont racheté 35 milliards d’euros de leurs actions, soit un total de 108 milliards d’euros de retour aux actionnaires. Ce chiffre doit être comparé au niveau des résultats nets (94 milliards d’euros en 2025). »
Il explique ensuite que les grands groupes cherchent ainsi à assurer un rendement de l’action supérieur à celui de produits rémunérés au taux d’intérêt long terme. Il précise surtout que « les entreprises cotées à Paris sur le CAC 40 sont des entreprises internationales qui sont pour 50 % détenues par des non-résidents. Les entreprises françaises sont alors en concurrence avec les entreprises européennes et américaines pour attirer les investisseurs et la rentabilité des entreprises américaines est nettement plus élevée que celle des entreprises françaises ».
Les grands groupes du CAC40 doivent donc se conformer aux pratiques du marché pour conserver leurs actionnaires.
Enfin, il pointe deux risques à cette captation de l’intégralité des résultats par les actionnaires: « les entreprises européennes (et françaises) n’investissent pas assez dans la transition énergétique, dans le numérique et ne dépensent pas assez en recherche et développement (…). On peut donc craindre que la volonté de retenir leurs actionnaires, en particulier étrangers, ne conduise les grandes entreprises françaises à sous-investir et à dépenser trop peu en recherche et développement. Et donc, finalement, à une baisse de la croissance potentielle. ».
Qu’en est-il pour Michelin ? Michelin s’inscrit pleinement dans le panorama dressé par Patrick Artus. En 2025, le taux de retour aux actionnaires (dividendes + rachats d’actions) était de 87% du résultat net de 2024 et en 2026, il devrait être de 102% du résultat net 2025 selon les projections du cabinet Secafi. Ces niveaux n’avaient jamais été atteints auparavant. A l’opposé, la croissance du Groupe, elle, est en panne : depuis quatre ans, le chiffre d’affaires stagne, voire recule légèrement.
Pour rappel, Michelin est détenu à 68% par des institutionnels financiers non-résidents qui ont des exigences élevées en termes de rentabilité. Côté investissements, ils n’ont pas fléchi et s’établissent à environ 7,8% du CA sur les quatre dernières années. On verra ce qu’il en sera pour 2026. Concernant les dépenses de recherche et développement, elles stagnent depuis 10 ans à 3% du CA, alors même que le Groupe entend mener une politique de produits innovants, à forte valeur ajoutée pour ses clients. Les derniers résultats de la puissante ADAC n’ont pas consacré cette supposée supériorité technique. De son côté, Pirelli consacre lui 4% de son CA à la recherche et développement et en tire les bénéfices.

La CFE-CGC rejoint donc Patrick Artus dans sa crainte. Elle plaide pour une réallocation d’une partie des sommes rendues aux actionnaires : moins de rachats d’actions et davantage pour les investissements et la recherche et développement. Elle appelle surtout la Direction à revenir à une logique d’industriel qui prépare l’avenir, plutôt qu’à céder à une logique essentiellement financière court-termiste.
Retrouvez l’intégralité de l’article sur votre espace adhérent.
Ici l’extrait disponible sur le site du Point :
Sur ce point de la symétrie des attentions, je suis 100% d’accord !
C’est un bon début !
Bonjour,
le sujet me paraît intéressant et à mon avis, le constat est à la fois exact, et biaisé.
– Exact, parce qu’évidemment, dépenser (dividendes, rachats) plus qu’on ne gagne (résultats), ce n’est probablement pas idéal dans la durée.
– Mais aussi biaisé, car les entreprises se battent avec les armes qu’elles ont et dans un contexte bien peu favorable en France:
. la voracité et l’incapacité de l’Etat à réformer la France entraine une fiscalité et des charges plus lourdes que dans beaucoup d’autres pays sur les entreprises, donc le résultat net est plus faible qu’il ne le serait ailleurs toutes choses égales par ailleurs, donc le ratio de retour aux actionnaires est mécaniquement plus élevé en France.
. et le tabou qui a poussé (et pousse toujours!) à refuser les fonds de pension en France, fait que de plus en plus nos belles entreprises sont détenues par des fonds étrangers. Ce qui entraine que les efforts des salariés français servent à payer les retraites des américains, canadiens, japonais…etc. Belle réussite!
Ce qui me paraît fou, c’est qu’il y a dans le pays une sorte d’aveuglement collectif: on semble ne pas comprendre que nos décisions passées (modèle social généreux qu’on refuse obstinément de réformer pour tenir compte des réalités qui ont bigrement changé ces dernières décennies) sont responsables de la situation actuelle. Pas les méchants marchés, ni les méchantes multinationales. C’est bien nous (électeurs de « bras cassés ») les responsables.
Au final, je pense que le Groupe est plutôt bien géré. C’est très inconfortable pour les salariés français (pouvoir d’achat en baisse, et ce n’est probablement pas terminé…) mais je ferais sans doute à peu près pareil à la tête de la boîte…et sans pouvoir être toujours aussi clair dans les explications sous jacentes de mes décisions, cf l’annonce du jour sur les réductions d’effectifs: on réduit les charges dans les pays les plus coûteux, et où il n’y a plus vraiment de croissance. De la « Realpolitik ».
Tout cela me paraît assez cohérent.
Même si cela plombe un peu l’ambiance!
Rien n’est blanc ou noir et il y a effectivement pas mal de nuances à apporter dans l’analyse de la situation. Reste que donner plus que son résultat aux actionnaires en donnant O aux salariés nous parait injuste et peu efficace à court terme. Car les salariés n’ont pas tous été remplacés par l’IA et sont encore la colonne vertébrale de l’entreprise. Disons que revenir à un équilibre des attentions serait un minimum.